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 L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)

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Hjalmar Oksilden





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MessageSujet: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptyLun 14 Jan 2019 - 23:42

En lisant le livre de Eric Hoesli sur "L'épopée Sibérienne", je me suis rendu compte que les Russes, bah c'était bien n'importe quoi. C'est alors que je me suis aussi dit qu'en fait, pour le Kislev, ça peut donner des idées.

Donc cet article s'adresse aux curieux de l'histoire du pays du grand Est mais aussi à ceux qui veulent écrire un peu sur le Kislev et s'imprégner de l'état d'esprit un peu particulier de ses habitants.

Je vais vulgariser sévèrement et je vous enjoins donc très fort à aller lire le livre cité plus haut. C'est un gros pavé, mais vous en apprenez de sacrément bonnes. J'essaierais de faire de petits épisodes avec les anecdotes les plus croustillantes.

Bonne lecture Sourire




La Sibérie :







Nous sommes au XVIe siècle, vers 1550. La Russie est un pays que l’on pourrait qualifier de bordélique.

Son dirigeant, Ivan IV ou nommé aussi Ivan le Terrible (à la suite d’une mauvaise traduction du terme Grozny qui signifie redoutable) dirige le pays d’une main de fer qui frappe dans tous les sens. Il a beau être le premier Tsar, un nom dérivé de César, le Terrible n’est pas exactement un symbole de sympathie. Réputé pour ses crises de rages, qui empirent après la mort de sa femme en 1560, et son impression d’être un simili-messie, le bonhomme se retrouve dans des guerres sans fins contre les polonais, suédois et autres tatars de l’Oural qui ravagent son royaume à répétition. Guerre qu'il ne gagnait jamais vraiment en Europe d'ailleurs.

Portrait d'Ivan le Terrible:
 

Pour vous donner une meilleure idée de la situation locale, utilisons des exemples:

  • Le copaing Ivan avait en quelque sorte établi deux « royaumes » en Russie. Le premier, l'opritchina, était autour de Moscou, dirigé par lui et contrôlé lourdement par ses institutions. Le deuxième, le zemchtchina, était, ben, heu, le reste. Le hic étant que les Oprichniki, sorte de police locale du Terrible avaient le droit de faire ce qu’ils voulaient dans cette deuxième région. On a même des cas où un Oprichniki a demandé à des habitants de la zemchtchina de régler des dettes imaginaires alors qu’ils ne les avaient jamais rencontrés de sa vie, tout simplement parce que la loi l’y autorisait. Et les habitants avaient intérêt à payer ou ils étaient battus au knout chaque jour jusqu'à acquittement de la dette.
  • Dans une autre occasion, le tsar Ivan arrive devant un grand monastère. En voyant le père supérieur sortir avec le pain et le sel, Ivan décide de le décapiter. Puis, réalisant sa bourde cosmique, récupère la tête ensanglantée du père supérieur et se balade avec dans l’église en implorant le pardon divin en répandant du sang partout.
  • En 1552, alors que le bourg de Solimansk est attaqué par les Tatars et qu’ils demandent l’aide du Tsar… Eh bien, ce dernier a une réaction tout à fait logique et leur envoie une idole de St Nicolas Thaumaturge. En la passant sur les murs, les habitants doivent ainsi galvaniser les défenseurs et faire fuir les assaillants. Oui, c’est tout, le reste de son armée est à l’Ouest à taper sur des européens alors qu’ils se démerdent.
  • En mai 1571, Moscou est en cendres après le passage d’une armée des Tatars de Crimée cette fois-ci. Il faut dire qu’une ville en bois ça brûle bien et en l’occurrence, il aura fallu six heures pour engloutir la cité. Ivan lui-même n'y échappe que de peu. D'après l'allemand Von Staden qui a assisté au désastre, il ne restait qu'à peine trois cent hommes en état de combattre... S’ensuit alors quelques années de famine meurtrière, peste et massacre des Oprichniki qui battent la campagne pour punir des gens au hasard (Novgorod, par exemple, voit sa population massacrée pour complot imaginaire).

Autant vous dire qu’à côté, Mad Max, c’est un campement de scouts dans les Vosges.


Cependant, au même moment, un autre gros joueur est à prendre en compte, la famille des Stroganov. Ce sont des marchands de sels très puissants (le sel étant extrêmement rare en Russie) qui ont tellement bien joué leur coup qu’ils possèdent des villes, forteresses, église et armée à leur nom. Et par bien jouer leur coup, j'entends qu'il sont allés envoyé une pétition à Ivan le Terrible pour lui demander des territoires énormes au nord-est mais encore inhabités et pleins de ressources (dont du sel en abondance). En sachant qu'à l'époque, demander une pétition se dit "battre [le sol] de son front" en russe, on comprendra que la demande frise le culot le plus indécent. Néanmoins, Ivan aime bien les Stroganov et accepte avec quelques conditions (cession de vingt ans et seulement pour l'industrie du sel avec obligation de rapporter toute découverte de minerais). Après tout, ils rapportent des fonds à l'état et ne l’ennuie pas chez lui puisqu’ils s'installent loin dans le nord de la Russie. Ils représentent en quelque sorte le début de la conquête Russe par ailleurs puisqu'ils étendent presque à eux seuls les frontière du pays.

Introduisons enfin un autre élément : l’économie Russe. Soyons francs, ça ne vole pas bien haut à cette époque, mais s’il y a un truc dans lequel les Russes sont doués, c’est la fourrure. Ils sont les champions en la matière. A un point où certaines espèces de petits animaux à fourrure sont presque éteints par leur faute (comme la zibeline). En Russie, à cette époque et bien après, tout est payé en fourrure. Et quand je dis tout, c’est TOUT. L’église est subventionnée en fourrure, on paye les gens en fourrure, le marché est celui de la fourrure. C’est littéralement vital pour ce pays qui contient énormément de trappeurs isolés un peu partout.

Pour donner une idée du pouvoir d’achat de la fourrure, en 1623, une vente de deux peaux de renard noirs rapportent cent dix roubles à un prospecteur. Pour ce prix, il peut obtenir cinquante-cinq acres de terrain, y construire une cabane, acheter cinq chevaux, vingt têtes de bétail, vingt moutons, plusieurs dizaines de têtes de volailles et il lui restera encore la moitié de sa fortune.


***


Maintenant que vous avez le contexte, remontons un peu en arrière pour arriver à l'élément déclencheur. Tout commence donc en 1552, quand Ivan le Terrible prend la forteresse de Kazan et d’Astrahkan aux Tatars, ce qui ouvre la voie de l’Oural et la Volga. Et donc de la Sibérie. Et donc des innombrables fourrures qui s’y trouvent. Si vous relisez le paragraphe juste au-dessus vous comprendrez pourquoi est-ce qu’une véritable ruée vers la fourrure qui dura des siècles eu alors lieu. Les Stroganov sont d'ailleurs en tête de pont de cette conquête et fédèrent les tribus locales à tours de bras en envoyant trappeurs sur trappeurs pour profiter des juteux investissements.
Les Tatars, eux, sont humiliés et deviennent des vassaux des russes. Mais la conquête amena un autre détail assez amusant au passage : le Iassak. C’était un tribut que payaient les tribus locales aux tatars quand ils dominaient. Eh bien, les russes l’ont repris sans vergogne en tant que nouveaux dirigeants locaux. La raison ? Les autochtones sont encore meilleurs qu’eux pour ramener des fourrures. Donc on les taxe en peaux bien sûr !

Cela prend de telles proportions que les autochtones sont surprotégés autant qu'ils sont exploités. Un Voïvode (sorte de dirigeant militaire) n’a le droit de tuer un local que sur autorisation directe du Kremlin. Leur contrat ne dure qu’un à deux ans pour éviter la corruption et ils ont interdiction d’avoir des fourrures en dehors de celle du Iassak qui doivent partir à l’état. Quand un Voïvode part pour prendre ses fonctions, leur inventaire est extrêmement rigoureux, mais quand ils reviennent on frise l’interrogatoire de la gestapo. Le Kremlin demande même à ce qu’on fouille les lits, les bouteilles et le pain cuit pour voir si des fourrures ne passent pas illégalement.

.. Mais les plaintes de corruption arrivent quand même dans tous les sens. C’en était à un point où, lors de mariages avec les autochtones, les autorités russes ne baptisaient que les femmes. Pourquoi ? Eh bien, un baptisé orthodoxe devenait un citoyen russe. Or un citoyen russe ne payait pas le Iassak. Mais les femmes, elles, ne payaient pas le Iassak de toute manière. Donc ça allait.

On se retrouve donc avec un fisc russe qui invente plus de vingt-cinq types de taxes douanières (pour ne parler que d’elles) qui frappent tout trappeur qui a le malheur d’entrer dans une ville. Mais malgré cela, la ruée fait son effet et les fourrures affluent.
La chose fut d’une telle violence et fut tellement prolifique qu’un jour, en 1595, quand Rodolphe II, empereur du St Empire Germanique demanda de l’aide aux Russes contre les Ottomans, il ne fut pas déçu. Les russes lui avaient envoyé huit fois l’équivalent du produit intérieur brut de la Russie (quatre cent milles roubles) en fourrure. Il y en avait tellement qu’il fallut vingt salles entières du château de Prague pour tout contenir, et encore, ils durent laisser les centaines de milliers de peaux d’écureuils dans des chariots dans la cour. Je vous laisse imaginer le reste dans les salles... En fait nan, je vais vous donner les chiffres : « quarante mille peaux de zibelines, vingt milles peaux de martres, trois cent trente-huit mille d’écureuils ainsi que trois milles parures de castor, mille de loups et cent vingt de renards noirs ».


Néanmoins, les Tatars sont toujours là. Vous vous souvenez de l'incendie de Moscou en 1571 ? Eh bien, quelques temps après ce désastre, le diplomate de Koutchoum (le khan tatar de l'Oural) arrive pour payer le Iassak. Autant dire que le spectacle d'une capitale réduite en cendres fut édifiant. Aussitôt, les tatars de Koutchoum autrefois soumis reprennent du poil de la bête et leurs vieilles habitudes de rapines. De plus, devant l'état pitoyable de la Russie à cette époque, les tribus opprimées par les Stroganov et leurs impôts se rebellent les unes après les autres. Pour couronner le tout, ce n'est que grâce à une armée de milles hommes rassemblée par lesdits Stroganov qu'un raid tatar est repoussé de justesse en 1572 devant ce qui reste de Moscou.

Ce revers n'arrête pourtant pas le moins du monde le khan Koutchoum qui continue ses raids et est bien installé dans sa capitale de Sibir en plein Oural. Ivan est donc dans la merde et s'imagine presque maudit... Néanmoins, même dans ce foutoir, le Terrible s'intéresse aux territoires de l'Est. Quand les russes arrivent à en tirer quelque chose, les bénéfices sont énormes. Son intérêt est tel que le tsar fait même preuve de "compassion" et demande aux Stroganov de ne pas pousser trop loin leurs représailles, histoire de convertir quelques tribus locales à leur cause.

C'est alors qu'Ivan a une idée. Ses armées sont occupées à l'Ouest et l'Est qui semble prometteur est la propriété des Stroganov mais est aussi rempli de tatars rebelles. Alors que les Stroganov s'en occupent.

Au printemps 1574, le tsar fait convoquer les deux frères Grigori et Iakov Stroganov, à la tête de la famille pour une entrevue personnelle. La faveur est surprenante mais les deux frères y vont faire part de leurs doléances et conseils sur la région à la demande d'Ivan. A la fin de la discussion, le tsar statue un édit stupéfiant : les Stroganov obtiennent ce qu'ils souhaitent, un accès et le droit de construire aux alentours des rivières Kama et Tchoussovaïa, et privatisent ainsi la région ce qui implique de la défendre... Sauf qu'ils obtiennent aussi des territoires gigantesques au-delà de l'Oural, des terres qui appartiennent au khan rebelle Koutchoum à l'heure des négociations mais qui sont riches en promesse. Les Stroganov se retrouvent donc, sans l'avoir demandé, à la tête d'un territoire plus grand que le Portugal ou la Bulgarie et avec la tâche de se débarrasser des tatars. En somme, ils ont le destin de la Sibérie entre les mains.


C’est alors qu’intervient Ermak Timofeïévitch, un cosaque et ses copaings. A l’époque les cosaques sont des marins de rivières (et pas encore des cavaliers) et font de la piraterie un peu partout, mais Ivan les recrute et les envoient chez les Stroganov qui doivent les équiper pour leur expédition future. L’idée est simple : envoyer ces mercenaires que personne ne regrettera (certains sont condamnés à mort par Ivan d’ailleurs) chez les Tatars pour les calmer en échange d’une supposée armistice/paiement/autre. Et comme les marchands Stroganov s’en occupent, eh bien Ivan peut reprendre ses guerres à l’Ouest. Les Stroganov voient donc arriver les cosaques, ils les équipent et les envoient sur les rivières avec d’autres troupes. Sauf que problème, à peine sont-ils partis que les Tatars attaquent et foutent le feu partout. Ivan demande qu’on rapatrie les cosaques mais ces derniers sont déjà partis trop loin.

En parlant de lui d’ailleurs, Ermak est bel et bien sur la bonne route. Il défonce quelques villages perdus à coups d’arquebuses et emporte du butin en continuant vers Sibir, la capitale de Koutchoum. Quand ce dernier l’apprend, il est sidéré. Ses troupes d’élites sont en Russie à tout brûler et voilà que des Russes l’attaquent à domicile ? Le khan rassemble en toute hâte une armée de ses arrières-gardes et se prépare. Ainsi, quand Ermak arrive à Sibir, une bataille éclate mais les cosaques écrasent les forces Tatars et prennent la ville. Or, il y a un hic : ils sont seuls et en territoire ennemi. Ermak demande de l’aide à Ivan mais ce dernier a mal pris le fait qu’ils soient partis sans les défendre contre les armées tatares au début de la campagne et les laissent mourir à petit feu dans Sibir. Ermak lui-même mourra noyé dans une rivière lors d’un raid.

Une peinture qui représente la prise de Sibir:
 

Les Russes finiront par revenir, une fois qu’ils apprirent qu’en fait la région était blindé de richesses et arrivent dans Sibir sur les restes fantomatiques des cosaques encore en place. Mais la cité est prise et devient définitivement russe. Elle deviendra Tobolsk et enclenche la conquête de la Sibérie au-delà de l’Oural.

Et c’est dans ce contexte absurde que la conquête de la Sibérie commença. Des trappeurs russes et locaux filèrent de plus en plus à l’Est, installèrent des comptoirs et firent avancer les frontières avec eux dans ces régions perdues et inconnues.



La suite, au prochain épisode. Smile

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Essen





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MessageSujet: Re: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptyJeu 17 Jan 2019 - 10:06

C'est cool, je redécouvre une période historique que j'ai étudiée au cours de ma scolarité russe Happy

Beau travail de recherche ! Ca fait plein de détails et d'anecdotes qui auraient bien leur place dans le lore du Kislev.

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Hjalmar Oksilden





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MessageSujet: Re: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptyJeu 24 Jan 2019 - 22:44

Merci Von Essen de ton retour Clap J'espère d'ailleurs que tu es toujours friand de ces anecdotes, parce qu'un gros pavé arrive !

Et on continue donc l'aventure russe avec le deuxième post ! Sourire



On vient de voir comment la Sibérie a été rendue accessible aux russes. Mais pour vraiment comprendre l’ampleur du phénomène qui va suivre, il semble nécessaire de remonter un peu en arrière pour considérer un théâtre plus grand que ladite Russie, alors que le commerce des fourrures prenait déjà son essor.

Plaçons-nous avant la prise de Khazan et Sibir. La Sibérie n’était pas encore ouverte que des fourrures affluaient déjà dans le pays et les richesses étaient innombrables pour celui qui savait se placer intelligemment.

Une question simple se pose alors : Comment cela aurait-il pu passer inaperçu ?

1558, la reine Elisabeth monta sur le trône d’Angleterre. Mais à peine couronnée, la reine se retrouva avec la « Russia Company » sur le dos qui lui demandait de nouer des relations diplomatiques avec lesdits russes. En effet, depuis bien peu de temps, une voie maritime a été (presque) ouverte avec les Stroganov et le commerce de fourrure qui en découlait était proprement faramineux. En évitant la baltique et les lourdes taxes danoises en passant par la mer arctique, les anglais avaient frappé fort. Mais le marché noir qui suivit frustra grandement les britanniques qui préfèreraient l’officialiser.

Il y avait auparavant eu quelques problèmes pour atteindre le port de ce qui deviendra Arkhangelsk. Et par problèmes, on entend la mort de nombreux marins et de la perte de plusieurs navires, pris dans les glaces et les conditions terribles du Nord. Il fallait dire que les cartes de l’époque ne valaient pas grand-chose, faute d’exploration, et de telles températures étaient rarement affrontées par les puissances européennes. Mais la connexion fut faite et le commerce démarra. Les anglais voulaient la Chine, ils eurent la Russie. On pressa donc la Reine de nouer des relations avec le Terrible, encore présent à cette époque. Surtout que le tsar appréciait cette connexion avec l’Europe et ses ressources.

Le tout commença par touches mais, très vite, Ivan demanda toujours plus (armes, experts, etc) et Elisabeth temporisa comme elle le put ce tsar entreprenant. Cette tactique du semi-évitement (les armées russes avaient quand même reçu autre chose que du thé et de la soie des anglais, au grand dam des adversaires Suédois du Terrible) frustra Ivan cependant. Il aurait plutôt souhaité que les anglais le rejoignent contre ses ennemis dans la Baltique.

Entre des alliances défensives sans valeur et divers refus à demi-mot, le Tsar décida soudainement d’accélérer les choses et, dans sa paranoïa, annula les droits de la Russia Company. En prime, il se moqua d’Elisabeth en indiquant qu’elle ne régnait pas sur son pays et était à la solde des commerçants. Les marchands anglais furent scandalisés mais le Terrible, qui demandait une preuve de l’attachement des anglais à son pays, surprit alors tout le monde et demanda l’asile aux mêmes anglais au cas où et il ira même demander la main de lady Hastings, une parente de la reine ! Elisabeth temporisa encore, parce que bon, c’est un peu gros là, surtout au niveau diplomatique avec les autres factions en présence. Or, quand le diplomate russe venu pour examiner la dame Hastings (que les anglais font passer pour défigurée par la variole) en eut terminé avec son auscultation, il cria « C’en est assez ! » et partit. Les anglais furent forcément inquiets du résultat possible de cette entrevue. Mais Ivan mourra peu de temps après, mettant un terme à l’imbroglio diplomatique. Elisabeth en fut probablement fort soulagée.

Les anglais continuèrent leurs commerces avec les russes, profitant des quelques exemptions de taxes et de leur accès privilégié par le nord de la Scandinavie. Peu de temps après, ces étrangers furent suivis par d’autres marchands comme les néerlandais. Ainsi, Arkhangelsk s’européanisa (on a des quartiers néerlandais qui apparurent par exemple) et les marchands voulurent aller toujours plus loin, acheter plus, remonter des fleuves pour chercher les fourrures eux-mêmes… Ce qui finit par inquiéter les russes. Au lieu de recevoir des ressources vitales par le commerce, ils allaient se retrouver dominés comme les nombreuses colonies européennes ! Les russes préférèrent alors sécuriser leurs frontières à l’Ouest et au Nord. Dans la foulée de ce changement de politique, les accès de certaines rivières du nord de la Russie furent interdits aux étrangers. Ce fut d’ailleurs le dernier pied de nez du Tsar Ivan avant sa mort, et ce avec le soutien des Stroganov qui voulaient garder leurs intérêts locaux intacts.

Sauf qu’une fois le Terrible parti, ce fut au tour du règne de Boris Godounov… Et là commença un bordel sans nom de complots et de révoltes qui parcoururent le paysage russe. Entre les décisions aléatoires de Godounov, les assassinats d’héritier, les faux héritier soi-disant revenus d’entre les morts (Dimitri Ivanovitch, fils d’Ivan le Terrible, revint miraculeusement à la vie trois fois de suite), famines, ingérence polonaise et les attaques de cosaques, autant dire qu’on ne s’y retrouvait plus.

Tenez, un exemple assez parlant qui reprend les protagonistes mentionnés plus haut :
En 1591, Boris Godounov fait (très probablement) assassiner le véritable Dimitri Ivanovitch pour s’assurer le trône de Tsar. Le bonhomme mourra dans la petit ville d’Ouglitch en Russie centrale. Mais il y a un problème. En effet, des sympathisants du jeune prince avaient fait sonner la cloche de la ville pour prévenir les habitants du drame. Pour Godounov, cela était inacceptable. Le nouveau tsar fait donc arrêter tous les sympathisants et les condamna soit à être exécuté, soit à avoir la langue coupée pour être ensuite envoyé croupir en Sibérie. Et par « tous » les sympathisants, on entend tous, la cloche fautive comprise. Ladite cloche se fit donc arracher du campanile et on lui retira son battant devant les habitants pour enfin l’envoyer dans l’Est jusqu’à Tobolsk. Elle devait y être oubliée et avec interdiction à tout jamais de sonner à nouveau.
L’histoire retiendra alors cette cloche comme étant la première déportée pénale en direction de la Sibérie. D’ailleurs, cette méthode de déportation vers l’Est deviendra avec le temps très fréquente pour se débarrasser des gêneurs. La peine de mort sera même annulée pour être systématiquement remplacée par cette sanction, l’arsenal répressif russe trouvant toujours un moyen de rentabiliser cette main d’œuvre gratuite.

Sans surprise, cette situation de faiblesse attisa d’autant plus les convoitises étrangères. Les anglais furent même tentés d’envahir Arkhangelsk ! Un projet qui avorta néanmoins puisque le roi Jacques Ier décida que ce n’était pas un bon mouvement. En un sens, il eut raison. Au même moment, la dynastie des Romanov montait sur le trône, apportant enfin un calme relatif au pays. Et en 1620, l’interdiction sous peine de mort de suivre la route maritime du Nord fut prononcée.

La situation s’améliorait, mais il leur fallait un accès à la Baltique pour être indépendant de ces marchands et autres rapaces. Il fallut attendre Pierre le Grand pour le leur donner avec la création de St Pétersbourg.



Vous aurez compris que s’ouvrir vers l’Ouest aura été compliqué, long et retors pour les russes. S’y installer demandait des investissements conséquents que leur pays ne pouvait qu’à peine se permettre… Ainsi, devant tout ce merdier diplomatique, les russes souhaitèrent assez vite passer en Sibérie pour en être les seuls maîtres. Ses vastes étendues vierges de tout européen et le retour sur investissement de ce côté-là étant fichtrement plus intéressants. La leçon fut donc retenue : place à l’Est, place à la Sibérie.


***


Petit aparté pour poser une question : Et la France dans tout ça ? Eh bien, disons qu’on avait loupé le coche.

On vendra en Russie des vins et autres produits de galanterie, mais sans plus.

Charles de Danzay, diplomate à la cour royale du Danemark s’enragea de voir cela. Les profits seraient immenses si la France rejoignait la course à la fourrure et autres produits russes ! Mais ni Catherine de Médicis, Charles IX ou le cardinal de Richelieu ne donnèrent suite à ses courriers répétés. Et pourtant, Danzay, qui était en bon terme avec le roi danois arriva à négocier un droit de passage exclusif aux français dans la Baltique et sur les côtes danoises. Aucune taxe ne serait à payer aux danois ! Même les anglais n’avaient pas pu se payer ce privilège et étaient forcés de voyager en groupe pour éviter de passer à la caisse. Mais la tentative resta lettre morte et les français ignorèrent l’aubaine.

Quand enfin un navire français dirigé par Jean Sauvage mouilla à Arkhangelsk, il fut fort bien reçu mais ce fut trente-trois ans après les anglais !

Danzay se réjouit… Pour un temps seulement. En effet, il apprit juste après la bonne nouvelle que l’équipage français avaient eu la « bonne » idée de tenter de frauder le contrôle danois avec de faux passeports ! Danzay passa un moment à rattraper cette bourde diplomatique.

Le France tenta bien quelque chose plus tard avec sa compagnie du Nord pour doubler les Pays-Bas, mais sans succès. Surtout que la révocation de l’édit de Nantes envoya nombres de marchands Huguenots chez les Néerlandais, au grand dam du Roi Soleil.


***


La mer arctique, même sous Ivan, fut le théâtre de tentatives maritimes russes. Très souvent à l’initiative des Stroganov qui voulaient remonter l’Ob avant les étrangers. Ce fut un échec cuisant à chaque fois, et ce malgré les moyens investis. La conquête se ferait donc à travers l’Oural. Ainsi, quand Ermak ouvrit enfin la voie en prenant Sibir et fit exploser le verrou des Tatars, ce fut une véritable explosion géographique qui prit place.

On estime que 40% des cités russes ont été créé à cette période et l’expansion ne prit presque fin qu’une fois arrivé de l’autre côté du continent.

Toutes les opportunités manquées, les guerres, la diplomatie poussive et autres problèmes à l’Ouest se firent balayer dans la minute dès que les russes posèrent un pied après la chaîne de montagne. Les russes autrefois confinés dans leur pays et assaillis de partout se retrouvaient subitement avec de la place. Beaucoup de place.

Des cohortes de vieux-croyants, de reclus et de paysans (plus de la moitié des arrivants pour ces derniers) partirent alors pour les terres nouvelles et des fortins prirent forme. Ils fuyaient la Russie d’Europe et ses troubles pour la plupart, les autres n’y voyaient que des opportunités de nouvelle vie.

Avec l’avancée, le Iassak fut demandé aux autochtones sans vraiment qu’on leur demande leur avis sur la question et le commerce redoubla à son tour. Les rébellions furent écrasées, des cartes furent tirées, les fourrures furent récupérées à une échelle encore jamais vue alors. Des prisonniers furent envoyés en des nombres croissants pour fournir la main d’œuvre nécessaire. Et dans ces régions sauvages, loin de l’influence des tsars et des propriétaires terriens, les futurs sibériens développèrent un esprit plus libre, plus indépendantistes.

Les cultures étaient cependant impossibles dans le sol gelé et rocheux, ce qui fit que les paysans évitèrent les villes de la taïga, avant tout créées pour la recherche de fourrures. Alors l’expansion passa allègrement par les steppes tatares et kazakhes. Néanmoins, dans la taïga, le gibier et le poisson abondaient et l’avancée inexorable continuait son cours.

En 1632, après tant d’autres, Iakoutsk fut montée sous la forme d’un fortin et servira de départ à un grand nombre d’expéditions. En 1639, Ivan Moskvitine mena justement une expédition de cosaques vers l’Est et découvrit enfin la mer, ce qui relança l’intérêt pour l’avancée que des révoltes d’autochtones avaient endiguées (par exemple, celle des tatars menés par la princesse Koda qui fut surnommée la « Jeanne d’Arc tatare »).

Finalement, pour tenter d’ouvrir l’Ouest et la Baltique, il aura fallu près de deux siècles. Pour dominer la Sibérie, il aura fallu moins de 60 ans. Six décennies pour parcourir six mille kilomètres, mille par décennies. A cette époque, les colons d’Amérique du Nord n’avaient pas encore passés les Appalaches, mais les Russes, eux, étaient déjà sur l’océan Pacifique.


***


Et c’est ici, dans ce contexte de ruée vers l’or des fourrures, que nous commençons la prochaine grosse anecdote très représentative de la période (et qui terminera ce post d’ailleurs).

Nous sommes à Iakoutsk, dans les années 1640. Les avant-postes de trappeurs sont légion mais dans cette partie plus éloignée du monde, il reste encore beaucoup à faire. La ville est le dernier centre administratif du pays en termes de distance et compte 200 baraquements étalés sur un kilomètre le long de la Lena. Trappeurs promichlenniki, marchands de fourrure et agent de commerce des maisons marchandes de Moscou et d’Arkhangelsk, douaniers et quelques tirailleurs assurant la défense du fort se côtoient quotidiennement. Des expéditions sont menées assez souvent par des aventuriers Pomores, des hommes du Nord ou d’Arkhangelsk, de la Mer Blanche voire même des régions des Stroganov. Ce sont des durs à cuire, formés à la navigation sur fleuve et mer, prêt à se battre si besoin et capable de chasser qui se retrouvent ici-bas faute de terres là où ils avaient pu naître.

Le cosaque Semion Dejnev est l’un d’entre eux.

Sa trajectoire fut typique de celle d’un cosaque de son temps. Arrivé du nord-ouest, analphabète, on ne sait quasiment rien de lui, de son âge ou de son apparence si ce n’est des bribes vaguement récoltées au détour d’un rapport officiel dans ces régions reculées. Les prêtres de l’époque ne se souciaient pas vraiment d’inscrire ce genre de détails… Ainsi, il aura fallu qu’un grand nombre d’historiens parcourent les archives nationales pour y trouver ces miettes éparses et ainsi reconstituer la vie du cosaque. Et pourtant, il fut un des plus grands « découvreurs » de son temps.

En 1638 Dejnev arrive à Iakoutsk, on le sait uniquement grâce à un contrat portant sa marque attestant sa présence cette année-là dans le chef-lieu de la Lena. Il se fera embaucher sous les ordres du voïvode Golovine qui gouverne la région.

Semion se fait bien vite remarquer. D’une part, il est un excellent chasseur de zibelines (il sera le seul parmi les cosaques de cette époque à avoir déclaré la capture d’une centaine de peaux au comptoir fiscal du fort de Iakoutsk). De l’autre, il est occupé (pendant les cinq ans qu’il passe à Iakoutsk) à régler diverses missions armées dans les districts les plus remuants et à chaque fois il répond aux attentes de ses supérieurs.

Par exemple, il se retrouve à collecter le iassak auprès d’un peuple de Yakoutes réputés rebelles et qui ont attaqué le fort principal de la région. Son rapport est le suivant : « J’ai pris cent quarante zibelines au chef Sakhey, à ses enfants et à sa parenté ». Évidemment, il n’explique en rien comment il a bien pu accomplir un tel miracle.

C’est alors qu’une série d’évènements et d’indices arrivent. Il semblerait qu’à l’est, des tribus de Youkaguirs soient en possession d’un très grand nombre de fourrure. Et même mieux, les terres là-bas possèderaient de l’argent ! La Russie souhaitant enfin réussir à se rendre indépendante en minerai, ce serait une aubaine. Les cosaques poussent donc les autorités pour envoyer des expéditions… Surtout qu’il semblerait que les autochtones soient nombreux, « des habitants innombrables, aussi nombreux que des cheveux sur une tête » dit-on. Cela signifie du iassak à foison.

Semion Dejnev fait partie de ceux qui misent sur une de ces missions d’explorations. Il se retrouve alors provisoirement à Oïmakion (un trou perdu où la température avoisine les -60°C en hiver) et on apprend dans un rapport qu’il serait marié à une yakoute. Il la baptisera orthodoxe afin de la naturaliser russe et confie à son intention une vache et un veau en guise de pension alimentaire durant son absence. Une meilleure idée qu’il ne pensait, car au lieu de ne partir qu’une année comme prévu à la base, il partira pour de plus de vingt ans et accomplira un des plus grands exploits de l’histoire russe.

Le voyage de Dejnev:
 


Il suivra une première expédition partant de Iakoutsk qui remonte la Lena puis longe la côte sur 2500km. Un long trajet en barque, à pied à travers la taïga et la banquise, mais qui permet à Dejnev et Stadoukhine (un cosaque arrogant de haut rang qui porte l’expédition et que Dejnev connaît bien) de confirmer les rumeurs : Il existe un autre fleuve tout aussi imposant que la Lena à l’est qui s’appelle aujourd’hui la Kolyma. Et cette région est riche en opportunités… Mais il semblerait qu’il y ait plus. De l’autre côté de la « ceinture de pierre » que les cosaques n’ont fait que longer pour revenir, il y aurait de l’or, de l’argent, des fourrures et même de l’ivoire ! Pour couronner le tout, il y aurait un fleuve qui irait se jeter dans une gigantesque mer frigorifiée. Cela semble correspondre avec la découverte de Ivan Moskvitine quelques années plus tôt qui avait découvert l’océan Pacifique.

Images représentant Dejnev et Stadoukhine:
 

Stadoukhine et Dejnev sont fascinés par ces découvertes en perspective (en grande partie à cause des profits à s’y faire). Ils se trouveraient donc entre deux océans, celui des estuaires de la Lena et de la Kolyma et celui découvert plus tôt par leur compatriote. Ainsi, ils seraient sur un isthme ou une péninsule. Mais maintenant, il s’agit de trouver un moyen d’atteindre cette région à l’est pleine de promesses.

L’option une, que Stadoukhine préfèrera, est de passer par les montagnes. Le voyage est long, dangereux et il y a un risque d’affronter les tribus de tchouktches nomades qui sont réputés comme de bons guerriers qui n’aiment pas la visite d’étrangers. La deuxième option serait de passer par la mer arctique, remonter la côte Sibérienne et atteindre la mer Pacifique en contournant, eh bien, rien moins que le bout du monde connu. Les risques sont encore plus grands. Les seules cartes de l’époque sont floues au possible et ne sont qu’inspirés de récit pomores. Et si la zone était un isthme et non une péninsule alors aucun lien avec le Pacifique ne serait possible. Tout cela sans oublier les températures, l’isolement en mer et les icebergs. En ces temps de foi, cela reviendrait à aller frôler le gouffre au bout du monde.

Sans surprise, Semon Dejnev est partant pour la deuxième option. Une raison probable ? Il aurait très sûrement entendu parler des récits pomores parlant d’une « nouvelle terre » au nord de notre monde. De quoi attiser la curiosité de notre cosaque… Les deux cosaques se séparèrent alors, mais le sort les rassemblera bien assez tôt.


Fedot Alexeïev, un marchand souhaitant prendre un pari risqué pour se refaire, se porte volontaire pour sponsoriser le voyage avec Semion Dejnev en tant que représentant du tsar et chef de l’expédition. Un premier départ est tenté en 1647, mais la glace les empêche d’aller plus loin. A leur retour, la choses se compliquent. Deux maisons marchandes puissantes (les Oussov et les Gousselnikov) veulent tenter l’aventure eux aussi. Et en plus, un certain cosaque fraichement arrivé et nommé Guerassim Ankoudinov conteste à Dejnev le leadership de l’expédition à grands coups d’intrigues et dénonciations calomnieuses. Pour mettre un terme au différend et Ankoudinov ayant une réputation de voyou, Dejnev l’autorise à rejoindre l’expédition mais sans être intégré au groupe. Il se démerdera seul avec ses suivants sur son kotch (sorte de petite barque de mer cosaque représentée juste en dessous qu’utilisent les membres de l’expédition).


Image d'un kotch reproduit au XIXe siècle:
 


Le 20 juin 1648, l’expédition part enfin. 90 participants (Ankoudinov et sa troupe comprise) dont une seule femme, la concubine yakoute du marchand Alexeïev. Comme tout bons explorateurs européen, les divers groupes de l’expédition emmenèrent avec eux divers objets : des tonnes de farines (oui, de vraies tonnes), des dizaines de mètres de toiles et autres tissus, des perles, de l’étain, des chaudrons en cuivre, des filets de pêche, de la laine, etc… De quoi commercer avec les autochtones en somme et vaguement de quoi survivre dans l’environnement rude qui s’annonce.

On dénombre sept kotch. Environ vingt mètres de long, 6 à 7 de large, faible tirant d’eau et forme ronde qui leur permettent de se faufiler entre les blocs de glace et sur les rivières sans trop de danger. Au lieu d’être écrasé par les glaces, la forme du navire lui permet d’être plutôt soulevé. Avec ce savoir-faire pomore, tout est fait pour affronter la banquise et s’adapter à ses rivages changeants… Mais cela trahit aussi son gros problème : un kotch est très mal adapté pour une tempête en haute mer.

A la fin juin, les marins doivent avancer au rythme du dégel. Les barques avancent vers l’est en suivant les berges, évitant de traverser les étendues d’eau ce qui ralentit terriblement le voyage. Et à tout moment, le vent du nord peut refermer la banquise sur les côtes et donc les barques…

Dans l’humidité et le brouillard on s’efforce de ne pas perdre de vue le continent, l’expédition avance à petit pas… Mais elle accomplit sans le savoir un exploit qui ne sera reproduit que deux siècles et demi plus tard. Des météorologues pensent que Dejnev a simplement eu une chance inouïe puisque la banquise se serait déplacée plus au nord qu’à l’accoutumée, dégageant un passage. C’est une première mondiale, quasi-suicidaire et pourtant cela se passe dans l’anonymat le plus complet. Notre seul suivi des évènements proviendra du rapport demandé à Dejnev à son retour avec les survivants, mais il est très succinct.

En septembre, deux milles kilomètres plus loin, l’expédition trouve un cap rocheux que Dejnev appelle le « Grand Nez de pierre » et quelques îles. Dejnev vient alors de trouver la pointe du continent eurasiatique et d’apporter une réponse à une grande question qui passionne les européens : la mer arctique est liée au Pacifique, l’Amérique et l’Asie ne sont pas liées. Et cela a été prouvée par une modeste bande de cosaques analphabètes en recherche de fourrures.

Dejnev aperçoit aussi des tchouktches aux dents aiguisés et aux les lèvres percés avec des os et dents de poissons. Les locaux utiliseraient des os de baleines comme poutrelles naturelles pour leurs bâtiments.

Jusqu’ici, Dejnev ne mentionnait pas grand-chose dans son rapport lapidaire, probablement à cause du calme de la mer arctique. Mais une fois le « Grand Nez de Pierre » passé, les choses se gâtent. La saison des tempêtes arrive et ils sont dans le nord du Pacifique. Autant dire qu’entre les courants contraires, les vagues et les vents violents, la situation dégénère assez vite. L’embarcation d’Ankoudinov fait naufrage et Dejnev se retrouve avec la vingtaine de « brigands » sur son navire. Le 20 septembre, probablement pour chercher de l’eau potable sur la côte, ils se font attaquer par les tchouktches et Alexeïev est blessé.

Mais cela n’est rien en comparaison avec la deuxième tempête qui s’abat sur eux une fois le détroit passé. Pire, la côte autrefois hospitalière et bordée de criques disparaît de la vue des membres de l’expédition. Ils sont en haute mer et un vent violent se met à souffler. Les kotchs sont ballotés dans tous les sens : « Alors Fedot, se souviendra Dejnev, m’a été arraché par la mer ». Une phrase, c’est tout ce que le cosaque donnera comme description d’une véritable tragédie. En effet, avec Fedot Alexeïev, le sponsor de l’expédition, disparaissent aussi d’autres membres d’équipages. Sur les six kotch encore en état de flotter, cinq disparaitront à tout jamais. Il ne reste que celui de Dejnev qui s’échouera de toute manière le 1er Octobre. Des quatre-vingts hommes au départ, il ne reste que vingt-quatre compagnons de voyage proche de Dejnev.

On sait que deux des embarcations perdues ont néanmoins réussies à accoster plus loin, au Kamtchatka. Dejnev l’apprendra des années plus tard en retrouvant la femme d’Alexeïev qu’il croyait morte. Ankoudinov, qui faisait partie des survivants concernés, mourra du scorbut et les survivants se feront attaquer avant d’abandonner ladite dame avant de fuir par la mer on ne sait où.

En attendant, Dejnev, lui, est coincé sur une côte sibérienne, sans embarcation et donc de solution de retour, en face du Pacifique, perdu au milieu de nulle part et avec environ ¾ de son équipage qui a disparu. Il tente donc de chercher la « rivière des zibelines » dont il avait entendu parler avant le départ de l’expédition. Le groupe part alors au nord et la trouvent après une longue marche. Dix semaines de marche pour être exact. Dejnev, dans son style peu porté sur l’hyperbole, décrira : « Nous avons marché tous ensemble dans la montagne, sans savoir nous-mêmes où était le chemin, affamés et accablés par le froid, pieds nus, nous sommes arrivés à la rivière Anadyr à un endroit proche de la mer ».

On pourrait alors se dire que tout va bien ! Mais non. Dejnev, à nouveau, décrira : « Nous n’avons pas réussi à trouver de poisson, il n’y avait pas de forêt, et, morts de faim, les pauvres hères que nous étions se sont séparés pour nous en tirer. »

Rien à l’horizon, pas de zibelines, pas de locaux, pas de nourriture. En désespoir de cause, Dejnev envoie la moitié de son escouade en reconnaissance le long de la rivière. Des éclaireurs, trois d’entre eux reviennent exténués vingt jours plus tard. Ils n’ont trouvé personne, le pays est désert. Les autres ne pouvaient plus avancer et se sont enfouis sous la neige, trois kilomètres plus loin. Quand le reste de l’expédition arrive avec des couvertures pour les sauver, il n’y a plus personne et il est probable qu’ils se soient fait tuer dans l’intervalle par des tchouktches en maraude.

Les pionniers de l’arctique ne sont plus que quinze pour affronter l’hiver.

Mais on parle de cosaques et il en faut plus pour les achever. Le printemps 1649 les trouvent plus haut sur la rivière où ils ont découvert une forêt. Ils purent alors se faire un cabanon et une barque de fortune pour explorer la région. Mieux, ils ont affronté un clan autochtone, pris leur chef en otage et ont exigé le paiement du iassak en échange, bien entendu, de la protection du tsar. Mais sans zibeline et autres fourrures, l’espoir s’amincit au fur et à mesure…

Puis, un an plus tard et sans prévenir, des russes arrivent. Surprise de taille puisqu’en plus cette expédition miraculeuse n’est dirigée par nul autre que Mikhaïl Stadhoukine ! Après plusieurs tentatives, le cosaque et ancien patron de Dejnev avait enfin réussi à traverser les montagnes jusqu’à la « fabuleuse » rivière qui se jetait dans le Pacifique. Et c’est en suivant son cours, en se baladant à ski et à traineau, après des mois de traversée de montagnes de paysages désertiques aussi grand que l’Europe qu’il a trouvé le groupe de Dejnev.

Mais l’effusion n’est pas au programme puisque les deux groupes se tirent aussitôt la gueule et font bande à part. Le butin est maigre, alors l’idée de partager n’enchante personne. Stadhoukine continuera vers l’est et le Kamtchatka. Semion Dejnev, lui, restera encore une dizaine d’années en territoire Tchouktches. Il veut rentabiliser son voyage de plus de dix milles kilomètres et la mort de dizaines de ses compatriotes et cherche donc l’ivoire dont on lui avait tant parlé.

Il s’obstine, établit le lien avec la Kolyma et Iakoutsk, obtient des renforts et soumet plusieurs tribus locales. Tout n’est pas jouasse cependant : en 1655, une tempête emporte quatorze trappeurs en mer et la même année une vingtaine d’entrepôts de vivres et de fourrures sont balayés par une montée des eaux. Mais la chance a enfin tournée : en remontant l’estuaire de la Anadyr au printemps 1652, Dejnev et ses hommes tombent sur une crique de reproduction de morses. Les trappeurs chargent et, alors que « tous les morses ne sont pas restés sur la terre, mais qu’ils sont nombreux en mer » regrette Dejnev, ils reviennent avec un butin de deux tonnes de « dents de poissons ».

Quand Semion revient enfin, ce fut par les montagnes. Personne n’allait jamais plus égaler son exploit naval de 1648 et aucun kotch ne pourrait supporter la masse de butin qu’il ramenait de toute manière. À elle seule, sa part personnelle d’ivoire pèse plus de deux tonnes et demie. Cela représente tellement d’argent que le comptoir de Iakoutsk est obligé d’envoyer Dejnev au Sibirski Prikaz à Moscou pour qu’il puisse être payé entièrement et on l’y invite à s’y déplacer. Il y parviendra deux ans plus tard, en septembre 1664.

C’est à ce moment-là, quand il présente au tsar Alexeï Mikhaïlovitch une « requête de dédommagement pour les services rendus » entre 1643 et 1661, que l’on apprend ce qui s’est passé lors de l’expédition. Le document reprend plusieurs rapports dans lesquels Dejnev dicte ses aventures aux scribes du Sibirski Prikaz. Et le tsar versera son dû, un tiers en argent, le reste en soie et autres tissus. Parce que oui, la somme est tellement importante que même pour l’Office central des affaires sibériennes ne peut pas tout payer en argent… Dejnev se servira de la somme pour payer des dettes et mourra en 1673 après avoir repris du service en Sibérie au cours d’un déplacement.

Sa mort est inaperçue, son récit est envoyé croupir dans les archives et le cosaque Semion Dejnev restera un inconnu pendant des décennies. Il a ouvert le tronçon le plus difficile de la route arctique du Nord, a prouvé la séparation de l’Asie et de l’Amérique et pourtant, lui-même semble s’en foutre royalement. Le rapport final qu’il adresse, en « humble esclave de son souverain », insiste surtout sur ce qu’il considère comme son principal mérite : il y a, très loin de la cour, des rives où l’ivoire abonde. Il les a découverts et recommande à l’empire de poursuivre son œuvre. Le reste n’était que des moyens.

En 1898, après que l’on ait reconnu son exploit, le tsar Nicolas II baptisera le « Grand nez de pierre » (entre-temps nommé Eastern Cape par Cook) cap Dejnev.

***

NB : pour ceux qui ont survécu à ce post, déjà bravo Razz Ensuite, je tiens à rementionner que ma source a été principalement le livre présenté plus tôt : "L'épopée Sibérienne" de Eric Hoesli. Il en est de même des images de ce post puisque le net ne semblait pas très fourni en la matière. Il faut croire que l'histoire de Semion Dejnev est toujours aussi obscure.

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MessageSujet: Re: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptySam 26 Jan 2019 - 13:31

J'ai survécu ! Razz

Encore une fois, bravo pour le travail de recherche et de mise en page.

Ensuite, que dire ? Ce sont souvent les gens simples qui réalisent les plus grandes œuvres et... j'ai vaguement l'impression qu'il y a eu beaucoup de gens simples du côté de l'Empire russe Rolling Eyes

Enfin, on comprend d'autant mieux comment les Kislévites parviennent à repousser les chaotiques.

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Hjalmar Oksilden





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MessageSujet: Re: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptyVen 16 Aoû 2019 - 15:28

Allez mesdames, messieurs, reprenons nos aventures sibériennes !

Le post qui suit est, à nouveau, un bon gros pavé vulgarisé depuis le livre de Éric Hoesli L'Épopée Sibérienne que je vous conseille ardemment... Et je pense m'arrêter après celui-là, parce que sinon je vais finir par vous mettre tout le livre avec Sourire

Il y a beaucoup de contexte, mais ça me semblait nécessaire pour que vous compreniez vraiment les enjeux de ce qui se passe avec ces deux gaillards.




Le voyage de Nikolaï Rezanov


Avançons un peu jusqu’au début du XVIIe siècle, vers les années 1720. A ce moment-là, le tsar Pierre le grand demande une expédition pour étudier la Sibérie et découvrir cet océan Pacifique qui s’étend quand même sur un bon morceau de son empire.

L’expédition prend des proportions absolument dantesques avec de centaines de savants de tous horizons (principalement allemands d’ailleurs) mais encore peu de russes. L’université de St-Pétersbourg n’ayant vu le jour que récemment, ce sont surtout des savants étrangers qui forment le gros des effectifs. Ces acharnés de la science vont donc passer plusieurs années en Sibérie, à en analyser les plantes, la faune, les peuples, les langages, etc… Dans les conditions rudes et brutales de la Sibérie que l’on connait. Mais ils en tireront une carte d’une précision inespérée pour l’époque.

Puis une expédition maritime est mise sur pied, dirigée par le danois Vitrus Béring. A cet instant, l’exploit ahurissant de Dejnev est complètement tombé dans l’oubli et son rapport croupit dans une archive impériale… Ce qui fait que personne ne sait ce qu’il y a entre l’Amérique et la Sibérie et ils sont bien décidés à tenter de le prouver à nouveau. Les navires en piètre état partent (certains capitaines de navire ont été forcés de payer la construction de leur propre navire) et enchainent les déboires. Ils touchent l’Amérique pour mieux en repartir dans des conditions désastreuses. Vitrus Béring lui-même mourra du scorbut sur une petite île (appelée île Béring de nos jours) où son navire (le dernier encore en course à ce moment-là) se sera échoué au large des côtes du Kamtchatka. Cependant, les savants qui survécurent, comme Georg Wilhelm Steller, fournirent des informations précieuses sur la faune des îles du Nord du Pacifique. Une faune qui ne sera d’ailleurs plus observée par l’homme puisque la plupart des espèces concernées s’éteindront peu de temps après.

Cependant, après cette expédition aux proportions absurdes, il y avait un détail qui attira l’attention. Alors que le reste de l’équipage de Bering avait passé de longues semaines sur la future île Béring, Steller et les marins avaient dument noté la présence de renards bleus, de loutres, de vaches des mers, et autres animaux. Donc de fourrures qui pullulaient à foison.

Sans surprise, en 1743, une saison à peine après le retour des rescapés, une nouvelle expédition fut mise sur pied pour retourner sur l’île. Quand ils reviennent un an plus tard, ce fut avec mille deux cents fourrures de loutres de mer et quatre cents de renards bleus. Une de ces fourrures valait environ trente à quarante roubles, mais on pouvait en tirer le triple à la frontière chinoise. Ce qui implique que leur cargaison vaudrait au bas mot quatre-vingt mille roubles. En sachant que le salaire annuel d’un chasseur tourne autour de cent roubles, on comprendra la furie qui se mit à habiter chacun des trappeurs Sibériens et plus encore.

Ce fut une véritable ruée vers l’or, puisqu’après tout au vu des prix c’est le cas, qui prit forme dans des proportions encore plus imposantes que celle en Amérique et ce un siècle plus tôt. Mais ici, point de mineurs et de trains de wagons. Non, ici on a des russes, sibériens et autochtones qui montent dans des embarcations de fortune pour se diriger vaguement au souvenir et à la boussole entre les îlots du Pacifique pour trouver la sacro-sainte fourrure.

Même les anglais et français s’intéressent à ce nouvel Eldorado après que ce qui restait de l’expédition de Cook vint s’approcher des côtes Russes. Un capitaine anglais avait même dû mettre fin à une mutinerie sur son navire quand on annonça aux marins qu’ils allaient retourner en Angleterre plutôt que de continuer à chasser de la fourrure (ces dernières équivalant à deux ans de salaire chacune pour eux). Cet arrivage de concurrents étrangers aura néanmoins des répercussions sur la traque russe. Déjà que la perte du moindre navire (et cela était fréquent) revenait souvent à faire couler l’entreprise derrière au vu des bénéfices « ça passe ou ça casse » des expéditions... Disons que les sibériens ne virent pas cela d’un bon œil.


Rentre alors en jeu un certain Grigori Chelikhov. Ce « marchand » rustre à la réputation d’homme cruel et de véritable requin en affaire va pleinement profiter de la situation. Surtout que du côté impérial, Catherine la Grande, qui est une libéraliste convaincue, annule le iassak et autre privilège de monopole commercial pour laisser le commercer prendre son essor. Et cela fonctionne, plusieurs fortunes personnelles implosent un peu partout en utilisant la fourrure comme principale source de revenus.

Grigori n’étant pas idiot, il s’impose en tant qu’une des principales compagnies du domaine et réalise que les ressources en fourrure de ces îlots ne tiendront pas forcément longtemps. Cela faisait déjà plusieurs décennies que ce manège marin continuait sans cesse. Donc pourquoi ne pas tenter sa chance de l’autre côté de l’océan ?

Le bonhomme ira même jusqu’à proposer son idée à l’impératrice elle-même en utilisant de bonnes relations et pas mal d’argent… Mais cette dernière était une européenne convaincue. Elle avait déjà fort à faire avec sa conquête de la Mer Noire et les guerres avec les Ottomans, alors les quelques aventuriers pouilleux de l’autre côté de son pays n’étaient pas à l’ordre du jour.

Grigori est déçu, mais il s’obstine. Il monte lui-même la Compagnie du Nord-Est et la dote d’un capital immense pour financer son expédition qui voit le jour le 16 août 1783. Trois galions contenant 500 Russes s’élancent sur le Pacifique et atteignent les îles Kodiak (non sans difficulté). Les koniags locaux n’apprécient pas vraiment cela et tentent de faire rembarquer les colons qui répondent par la tactique du canon. Et même si Chelikhov se sera montré plutôt vindicatif, il tentera tout de même de lier des relations avec les locaux après cela.

L’amérique russe est donc créé et la fortune des Chelikhov prend de l’ampleur malgré les refus répétés de Catherine la grande pour lui autoriser un monopole du commerce qu’il réclame constamment… Jusqu’à ce que Grigori meure brusquement en 1795.


Rentre alors en jeu notre personnage du jour : Nikolaï Rezanov. Ce dernier est un courtisan de Saint-Pétersbourg qui s’est marié à la fille de 13 ans de Grigori Chelikhov. Et avec la mort de son beau-père, l’homme de 31 ans se retrouva propulsé héritier d’une des plus grandes fortunes de Russie. Pour rappel, le chiffre d’affaires de la Compagnie était estimé à quelques trois millions de roubles quand le budget de l’État était de quarante millions environ.

Cependant, rien ne prédisposait Nikolaï à cette tâche. Il n’était pas un des pionniers trappeurs Sibériens qui avaient forgé leur pays. A vrai dire, il était plus un secrétaire du palais impérial (ce qui n’est pas rien). Ce fut d’ailleurs à Saint-Pétersbourg que Nikolaï rencontra les Chelikhov (la femme de Grigori était de la même catégorie que son mari). Ces derniers avaient rejoint la capitale afin de trouver du soutien pour leur grand projet de conquête de l’Amérique. Soutien qu’ils trouvèrent en divers nobles de la cour impériale qui amenèrent Nikolaï avec eux. Intéressé par leur projet, ce dernier épousa donc la fille du couple et obtint de plus en plus une part de responsabilité dans la gestion de la compagnie.

La mort de Grigori mit donc Nikolaï sur le devant de la scène avec Nathalia Chelkihova, la veuve de Grigori. Ils tentèrent de poursuivre l’œuvre du gaillard en avançant, à raison, que la présence de plus en plus pressante des étrangers dans le Pacifique risquait de mettre en danger la Russie elle-même. Et malgré ses réticences, Catherine se retrouva forcé de l’admettre elle aussi. En septembre 1796, un texte donnant le monopole à une compagnie Russo-américaine (RAK) voit le jour et semble donner des résultats prometteurs pour Nikolaï et Nathalia… Mais Catherine meurt quelques semaines plus tard et tous les plans tombent à l’eau. Les soutiens à la cour sont désavoués par le nouveau tsar Paul 1er, fils de Catherine et personnage un brin paranoïaque et dérangé. Pour en rajouter une couche, il haïssait sa mère au plus haut point et il prit un malin plaisir à défaire tout ce qu’elle avait mise en place (quitte à changer de résidence et faire changer les uniformes de l’armée pour adopter un style plus prussien).

Sauf que cet esprit de contradiction joue en faveur de Nathalia et Nikolaï. En effet, en utilisant l’influence de Gavil Derjanive, un des rares courtisans de Catherine à avoir survécu au remaniement, ils indiquèrent au tsar que Catherine abhorrait les monopoles commerciaux. Paul 1er se fit donc un plaisir d’un créer un en officialisant la RAK. La compagnie obtint un privilège de vingt ans sur le monopole des activités commerciales pour tout ce qui se trouve au-delà du 55e degré latitude N sur les archipels et côtes américaines du Pacifique. Sans le savoir Paul 1er vient de délimiter la limite entre l’Alaska et le Canada. Et pour la compagnie, Nikolaï Rezanov, nommé haut représentant au capital, en est le véritable maître.

En 1801, Paul 1er est assassiné par ses courtisans qui le craignent de plus en plus et il est remplacé par Alexandre, petit-fils de Catherine qui avait tout fait de son vivant pour préparer l’avènement de son enfant chéri. Le nouveau tsar est d’ailleurs un fervent partisan de l’entreprise américaine et l’aide à prospérer. Après tout, c’est un moyen d’obtenir des terres et de l’argent pour la couronne sans trop se fouler. Les actions gonflent, le commerce est efficace, la vie dans les colonies est rude mais les russes tiennent bon face aux prétentions étrangères. Tout semble aller pour le mieux.

Puis Nikolaï Rezanov perd sa femme, Anna, en 1802 après un accouchement difficile. Le coup est dur et l’homme semble dériver dans la tristesse. Cela inquiète tant de gens que le tsar lui-même l’invite dans sa résidence d’été six mois plus tard. Il est question d’un voyage, d’une ambassade. On lui demande d’aller faire un voyage d’au moins trois ans pour nouer des relations avec le Japon et de laisser derrière lui dans le même temps ses deux enfants. Pour Nikolaï, la nouvelle est un choc, mais il finit par accepter. Commercer avec la Chine et le Japon étaient des objectifs de toujours pour la RAK et même Grigori Chelikhov. L’Alaska n’était qu’une étape pour atteindre les riches empires asiatiques… L’occasion était trop belle.

Deux mois plus tard, Nikolaï Rezanov fait ses bagages et est nommé représentant plénipotentiaire de la Russie auprès du « Céleste et tout-puissant souverain du très vaste empire du Japon » deux mois après l’audience.

L’opération est laissée aux mains de la RAK qui apprécie le geste. Ils ont bien l’intention d’utiliser ce voyage autour du monde pour prouver qu’il est possible de ravitailler les colonies russo-américaines par ce biais. Pour le moment, les marchandises sont transitées par traineaux à travers la Sibérie et on construit quasiment les navires au Kamtchatka. Les ancres venant de l’Ouest sont mêmes brisées puis refondues vaguement en un morceau une fois arrivé sur la côte. La compagnie ayant perdu trois navires en mer récemment, elle passe donc par une crise importante. Non seulement les colonies ne sont plus ravitaillées, mais les américains de Boston et autres se font un plaisir d’investir les lieux, de chasser à loisir sans crainte de répercussions et, d’après les rumeurs, arment même les amérindiens locaux dans l’espoir qu’ils chassent les russes pour eux ! Ce voyage sert donc aussi à envoyer deux voiliers (la Neda et la Nadejda) pour calmer cette situation explosive.



Le 10 juillet 1803, Rezanov reçoit le titre de « figure pleinement maîtresse non seulement durant le voyage, mais également en Amérique » et, afin que les choses soient claires, il est précisé : « Les deux vaisseaux [Neva et Nadejda] ainsi que les officiers et servants, puisqu’ils se trouvent au service de la Compagnie, sont placés sous votre commandement ».

Cela semble clair, mais cela n’est l’était pas en vérité. En effet, le capitaine Krustensern, qui dirigeait les deux navires et a géré tous les préparatifs (même l’idée du voyage vient en partie de lui) estimait qu’il restait le maître à bord. Pour lui, Rezanov n’était que le porte-monnaie de l’expédition. Les règles de l’amirauté vont même dans ce sens… Le malentendu va donc prendre de l’ampleur surtout que Krustensern dira plus tard qu’on « lui avait bien remis des instructions mais qu’[il] ne les avait pas lues ».

Les deux voiliers partirent le 26 juillet 1803, le quiproquo est installé. Les marins restèrent convaincus que Rezanov n’était qu’un passager à bord d’après les journaux de certains… Un passager encombrant même qui s’était ramené avec un bric-à-brac digne d’une foire : porcelaine, napperons, un portrait du tsar en tapisserie, des tapis, des centaines de mètres de soie, des chandeliers, des médailles d’argent, des rubans de l’ordre de Saint-Vladimir, etc… Et lors d’une escale à Londes, Rezanov récupèra même une machine électrique qui l’a impressionné en faisant bouger un cadavre. La liste est longue et montre bien que des cadeaux son prévus tout au long du voyage.


Et on est parti pour les anecdotes sur cette expédition :


On apprend, peu de temps après le départ, qu’un certain lieutenant Fiodor Tolstoï, officier du prestigieux bataillon de garde Preobrajenski et réputé pour ses duels multiples se distingua par ses cuites spectaculaires avec le moine supérieur Gédéon, autorité spirituelle de l’expédition.
Après l’une d’entre elles, Fiodor se réveilla sur le pont à côté de son camarade de beuverie encore assoupi. Pris d’une idée soudaine, le lieutenant alla dérober de la cire dans les quartiers du capitaine et colla la barbe fournie du révérend au ponton… Avant d’y apposer le sceau impérial.
Quand le moine se réveilla, il fut forcément horrifié et n’ose même pas briser ledit sceau. L’équipage se retrouva donc obligé de couper la barbe du moine qui resta accroché au ponton tout le long du voyage.
Tolstoï, lui, sera débarqué et renvoyé par voie de terre à Saint-Petersbourg. Et si son nom vous est familier, il était l’oncle de Léon Tolstoï qui écrira « Guerre et Paix ».


Un peu plus loin dans l’expédition, le conflit entre Krustensern et Rezanov éclata enfin quand le choix d’une escale s’impose. Krustensern voulait relâcher à Teneriffe, Rezanov à Madère. Une dispute éclata et dura sur un demi-tour du monde. Quand Rezanov, en dernier recours, vint lire les ordres qu’il avait reçu et ses droits, on frôla la mutinerie. Aucun des marins ne reconnaissait l’autorité de Rezanov qui hurlait, gesticulait et s’insurgeait en vain. A leurs yeux, il n’était qu’un nobliau arrogant qui ne connaissait rien de la mer et des règles à bord. Il passa la majorité du voyage dans une semi-dépression, cloitré dans sa cabine dont il ne sortait que pour échanger des insultes avec les officiers.
Lors d’une escale brésilienne, les deux commandants de l’expédition s’insultèrent copieusement dans leurs lettres respectives à Petersbourg et repartent.
Krustensern ira même profiter d’une escale pour demander au charpentier de bord de monter une paroi pour isoler Rezanov des officiers et le confiner à la compagnie des spécimens d’insectes et autres batraciens récoltés par les naturalistes de l’expédition.

Puis, après avoir passé ce qui deviendra Hawaï, Rezanov craqua et s’enferma pour de bon dans sa cabine. Il venait d’apprendre une triste nouvelle : les Tlingits d’Alaska s’étaient soulevés. Armés avec de la poudre et des canons, ils avaient pris Novo-Arkhangelsk, quartier général de la RAK et massacré la population. Rezanov demanda, épuisé, à ce que la Neva parte immédiatement pour l’Alaska tandis que la Nadejda continuerais sa mission japonaise. Krustensern tombe d’accord pour une fois et les navires se séparent. Cela sauva les colonies américaines qui se reconstruisirent grâce à ce soutien providentiel, mais elles changèrent aussi de régime. Adieu les sibériens et autres cosaques, bienvenue les officiers de marine et le régime colonial.

Rezanov et Krustensern finirent par « remédier » à leur lutte mutuelle une fois arrivé au Kamtchatka où on donne raison à Rezanov. Le capitaine de l’expédition fut forcé de faire des excuses publiques et Rezanov donna les pleins pouvoirs sur le navire et son équipage audit capitaine, officiellement, en mer.



Et maintenant arrive le Japon. L’heure de gloire de Rezanov qui s’avéra être un désastre total.
Dès l’arrivée de la frégate dans la rade de Nagasaki en 1804, les choses ne vont effectivement pas se passer comme prévu. Rezanov apprêta ses cadeaux sur le pont en se réjouissant de rencontrer le Shogun (Tokugawa Ienari) rapidement.

D’une, à peine arrivé, on les refoula aussi sec. Seule l’île de Dejima, excroissance du port de la ville, était accessible aux étrangers. Et cela comptait pour tout le Japon. Et pour en rajouter une couche, les néerlandais, déjà bien installé avec les portugais, sont les maîtres du commerce sur place et ne manquaient pas d’en profiter.
Alors que la frégate s’approche, des navires de pêcheurs, au lieu des accueillir, leur firent rapidement comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus. Les autorités suivirent et on leur demanda de jeter l’ancre à quatre milles marins de la côte, dans une zone venteuse et agitée où les passagers purent purent profiter du roulis pendant leur attente. Elle dura six mois. Six longs mois où il fallut batailler pour approcher de la côte, approcher de Dejima, accoster, poser le pied sur l’île, puis enfin y résider. Pour ne rien arranger, aucun des représentants japonais ne parlait français, russe ou anglais. Ils durent passer par le représentant local hollandais, Hendrik Doeff, et donc utiliser un mélange de bas-allemand connu par le docteur de l’expédition, et du néerlandais pour commencer les négociations.

La conversation ne fut qu’un long dialogue de sourd : Quel est le nom de votre auguste monarque le Shogun, demandèrent les Russes ? C’est un secret répondirent les Japonais. Où réside-t-il, et peut-on lui rendre visite ? En aucun cas, dirent les Japonais qui firent remarquer à Rezanov que ses lettres de créance étaient rédigées dans un japonais sommaire et très vulgaire (Pour ce dernier point, cela était dû au fait que les Russes ont utilisés des pêcheurs japonais ayant échoués sur leur côtes pour traduire. Pêcheurs qui seront d’ailleurs interdit de retour chez eux en partie, l’un d’entre eux finira par se suicider par hara-kiri). Et combien de temps faudra-t-il pour attendre son agrément ? « Vous avez de la chance d’avoir eu la grâce d’accoster » fut la seule réponse.
Tout était dit avec le sourire Japonais. Et pour en rajouter une couche, Rezanov fit tout pour les conversations se passent mal. Il refusait de s’incliner, se plaça en biais au lieu de s’asseoir en tailleur, hurlait, s’insurgeait, brusquait les ambassadeurs, tout le contraire du code social japonais en somme. Mais, comme ce n’était pas assez, le plénipotentiaire de l’expédition ne trouva rien de mieux que de se balader sur le pont du navire en sous-vêtements avant d’aller uriner par-dessus bord. Lorsqu’ils débarquèrent sur Dejima, on les parqua à l’écart, dans des huttes en bambou qui permettaient aux japonais curieux d’observer ces Russes étranges.
Les mêmes Japonais d’ailleurs, après avoir vu Rezanov arpenter les lieux en robe de chambre, bonnet de nuit et sans pantalon, décidèrent d’envoyer des médecins à l’expédition russe. Ils s’y présentèrent et annoncèrent s’inquiéter de la santé de Nikolaï Rezanov. Il semblait, d’après eux, « souffrir de mauvaise foi et de manque d’humour ».
Après cet épisode, il était clair que l’expédition russe n’avait plus aucun crédit aux yeux des Japonais.

Quand tomba la réponse du Shogun, le 23 mars 1805, ce fut la douche froide. D’après le message de ce dernier, le Japon n’avait pas grand-chose à offrir aux Russes et les besoins du pays étaient tout à fait satisfait par la Chine et les Hollandais. Ainsi, ils n’ont pas besoin du commercer avec les Russes.
Rezanov, à qui le diplomate Japonais fit en plus une remarque sur la pose en biais du premier lors de l’audience, fut humilié et ne put que repartir. Lorsqu’ils embarquèrent, on lui remit un paquet de graines à l’intention de la tsarine. Elle pourrait ainsi se divertir à la vue des fleurs japonaises depuis son jardin.


Rezanov revint en Sibérie un homme brisé. Avant même de pouvoir annoncer son échec japonais, un courrier du tsar lui annonçant la nomination de Krustensern à l’ordre de Sainte-Anne finit d’achever sa patience. L’idée de devoir annoncer son raté tout en voyant son rival se faire décorer était de trop pour lui. Ainsi, loupant de peu un courrier avec un cadeau du tsar pour sa personne, Rezanov repartit pour les Amériques en envoyant un courrier rageur au tsar qu’il ne reverra plus d’ailleurs.

Il rejoignit Novo-Arkhangelsk, en piètre état et en pleine reconstruction depuis l’attaque des Tlingits. Les malades s’entassaient dans des mouroirs et la famine guettait. En dernier recours, il se décida à tenter sa chance plus au Sud, avec les espagnols de Californie.

Le 25 février 1806, avec dix-huit bien portants et quinze des plus malades, Rezanov quitta la colonie américaine pour mettre le cap vers le sud avec le Juno. En Europe, Napoléon s’était jeté sur l’Espagne, mais on espérait que les colonies tenaient encore le coup.

Un jour, après avoir tenté de trouver un lieu pour une nouvelle colonie au passage, l’équipage aperçoit de la fumée au loin. Huit kilomètres plus loin, se trouvait l’expédition de Lewis et Clark, alors en quête d’une route commerciale vers l’Asie et le Pacifique. Les deux empires se frôlèrent sans même le savoir.

Le 28 mars, à l’aube, le Juno arriva devant la baie de San Francisco. Depuis le promontoire fortifié qui défendait la baie, l’équipage de la corvette aperçoit des espagnols qui leur faisaient de grands gestes en leur criant des ordres par porte-voix. Clairement, ils n’étaient pas attendus et n’étaient pas les bienvenus. Tout contact avec des étrangers était interdit par Madrid… Mais, les Russes n’avaient plus de choix. L’équipage était épuisé et Rezanov lui-même était atteint par le scorbut.
Alors les Russes crient à tue-tête « Si, Señor ! Si, Señor !», font mine baisser les voiles et l’ancre et mirent le cap en plein dans la baie pour forcer le passage. Quand les espagnols comprirent enfin ce qu’il se passait et tirent au canon, le navire était déjà dans la baie.
L’équipage fut accueilli au port par la garnison locale. Mais Rezanov, qui présentait ses plus beaux atours pour l’occasion, utilisa à son avantage sa réputation obtenue après le « tour du monde russe » précédent que les Espagnols connaissaient. Ainsi, malgré une introduction complexe, les Russes attendirent tranquillement dans le presidio l’arrivée du gouverneur local, absent pour le moment.
Quand ce dernier revint, il se retrouva avec des Russes surprises chez lui et, en prime, Rezanov lui demandait la main d’une de ses filles, Doña Maria de la Conception. Et ça passe. L’idée d’une alliance était alléchante et Rezanov a fait jouer ses talents pour mettre tout le monde de son côté afin d’obtenir les réserves de blés et promesses de commerce de la part des Espagnols.
Rezanov repart ainsi tout heureux avec ces nouvelles pour Saint-Pétersbourg. Néanmoins, on ne saura jamais vraiment si son amour espagnol était sincère ou purement pécunier, mais il promit à sa promise de revenir. Ce qu’il ne fera jamais, car son état de santé se dégrada durant le voyage à travers la Sibérie et il mourra en chemin.

L’alliance espagnole tomba à l’eau dans le même temps. L’Amérique russe tiendra encore quelque temps après la mort du dirigeant de la Compagnie. Mais diverses tentatives de construction de nouveaux forts firent long feu et une demande d’annexion de Hawaï (oui oui) organisée par un autre membre de la compagnie fut repoussée par le tsar qui n’y voyait que des problèmes diplomatiques. L’Amérique russe vivait ainsi ses derniers jours.





La conquête du Fleuve Amour



Mars 1848, le gouverneur général de la Sibérie, un certain Nikolaï Nikolaïevitch Mouraviev, entra à Irkoustk pour prendre ses fonctions.

Très vite, les marchands et fonctionnaires sibériens furent stupéfaits par les méthodes et les manières de leur nouveau dirigeant, un jeunot tout droit sorti de nulle part. Ce dernier ignore complètement les « personnages » les plus importants, vira la plus grande part des corrompus de son administration malgré leur pouvoir sur la région et opèra une série de réformes. On s’insurgea à la capitale, mais le jeune gaillard avait ses appuis et on lui conseilla seulement de faire preuve de plus de tact dans ses manœuvres.

Sauf que ce Mouraviev ne sortait pas de nulle part avec ses grandes idées. La couronne en avait assez de ces terres sibériennes qui coutaient plus qu’elles ne rapportaient. Donc le mot d’ordre fut simple : on fait table rase, on arrête le gaspillage et on repart. Surtout que les tensions avec l’empire Ottoman ne faisaient qu’aller en s’aggravant et ce avec l’Angleterre et la France alliés tous les deux au premier.
De plus, l’empire céleste chinois vacillait depuis que les Anglais et les autres européens avaient forcés le passage des ports avant d’inonder le pays d’opium. Donc s’il était possible de surveiller cette frontière : tant mieux… Mais si on pouvait récupérer quelques parcelles, c’était encore mieux. Surtout que la Chine était autrefois le meilleur partenaire commercial de la Russie.

Et, si on passe outre les accomplissements du gaillard, un de ses plus grand fut de prouver que le fleuve Amour était praticable. Un des dix plus grands fleuves du monde était effectivement considéré comme impossible à naviguer, car n’ayant pas d’embouchure praticable à cause des bancs de sable qui s’y trouvaient.

Or Mouraviev était convaincu qu’il l’était.

Pour lui, un fleuve pareil se devait d’être navigable depuis l’océan Pacifique. Et si les Russes et encore plus les Chinois s’obstinaient à ne même pas tenter l’aventure en considérant ce fleuve comme un simple frontière naturelle, alors ils iraient vers une catastrophe complète. Les navires étrangers filaient de plus en près des côtes sibériennes et y péchaient voire chassaient sans être importunés par la maigre flottille russe qui y vadrouillait. Et leur intérêt pour l’Amour se faisait de plus en plus pressant. Par trois fois, des étrangers, souvent anglais, vinrent se faire passer devant les autorités pour des scientifiques pour atteindre le lac Baïkal et l’estuaire de l’Amour.

Autant dire que pour Mouraviev, c’était maintenant ou jamais qu’il fallait ouvrir cette route avant que d’autres ne le fassent et puissent arriver en plein cœur de la Sibérie et donc de l’Empire russe.

Sauf que cette route, on avait déjà tenté de l’ouvrir. Même après que le tsar en personne ait demandé à détourner une corvette pour tenter sa chance à la demande de Mouraviev, rien. A l’Ouest du pays, on était soulagé cependant. Les folies du nouveau gouverneur n’iraient pas leur faire perdre trop de temps avec cette idée incongrue.

Néanmoins, il en fallait plus pour décourager Mouraviev et il fit affréter un navire qu’il donna à un bon ami : Nevelskoï. Sauf que si les deux hommes étaient motivés à l’idée, cela revenait à un affront direct envers la couronne que d’essayer. Alors ils utilisèrent un navire, le Baïkal, initialement destiné à simplement venir ravitailler quelques cités côtières sibériennes, pour ensuite le détourner et tenter de percer l’estuaire de l’Amour. La deuxième partie de la mission était laissée volontairement floue et le déchargement fut accéléré pour laisser de la marge au navire avant que le stratagème ne soit découvert.

Nevelskoï tenta donc et trouva, le 22 juillet 1849, un passage dans les bancs de sable au travers du brouillard et des cartes erronées. Des fermiers chinois médusés virent donc passer, pour la première fois, un navire de guerre moderne sur le fleuve qu’ils pensaient infranchissable. L’homme revint en triomphe et fut accueilli par un Mouraviev en liesse. A Saint-Pétersbourg en revanche, l’ambiance fut toute autre. On s’insurgea contre ce crime de lèse-majesté et autre escroquerie en traitant Nevelskoï de menteur. Une bataille rangée s’engagea contre l’administration impérial et les relations avec le souverain furent un brin plus compliqué. Surtout que le tempérament de Mouraviev devenait de plus en plus cassant avec le temps, grognant qu’on lui bridait ses libertés dont il avait tant besoin. Le gouverneur enchaîna ainsi les trajets entre la Sibérie et la capitale, tant et si bien qu’on estima qu’il avait parcouru près de 120 000 kilomètres à cheval avant sa démission, d’après son adjoint Venioukov.

Après un nouveau pied-de-nez aux chinois et l’administration quand Nevelskoï vint créer un fortin le long de l’Amour, la situation sembla définitivement perdue pour Mouraviev qui était en passe d’être désavoué… Mais c’était sans compter sur le grand-duc Alexandre, futur tsar Alexandre II, qui, après avoir reçu l’aval de son père le tsar, reprit en main la question de l’Amour. Le tsar venait de choisir son camp après de longues et âpres discussions : l’Amour devait être conquise par la Russie. Les ministres révoltés furent pour la plupart reconduits et on reprit les travaux en grandes pompes.

Mais tout restait encore à faire et la tension avec les puissances étrangères ne firent que s’accentuer. En 1853, les américains ouvrirent de force les ports du Japon à coups de canon. Et les Ottomans finirent par déclarer la guerre à la Russie, étant ainsi joint par la France et l’Angleterre. La Mer Noire devint ainsi le théâtre de la guerre de Crimée.

Mouraviev en revanche, ne perdit pas le Nord pour autant, avançant que la Sibérie était une proie terriblement facile pour les Anglais et Français. D’après lui, si les Anglais mettaient la main sur la baie d’Avatcha au Kamtchakta, ils pourraient faire pression, gagner la guerre ainsi, mais jamais ils ne la rendraient cette baie-là. Ces inquiétudes ne tombèrent pas dans l’oreille d’un sourd et on accorda à Mouraviev le droit à la parole. A la question de comment faire pour acheminer des troupes pour protéger la Sibérie alors que les ports sur l’Ouest étaient presque bloqués et la flotte russe avec, Mouraviev répondit : l’Amour. D’après lui, on pouvait rassembler une flotte en Sibérie avec des troupes et les acheminer par le fleuve jusqu’à la côte Est. Il proposa ainsi d’assembler une flotte de bric-à-brac avec des vapeurs et autres navires de pêches pour contrer une invasion de frégates franco-anglaises.

La situation était désespérée et l’idée avait déjà été soumise par le gouverneur sibérien deux ans plus tôt. Tant pis, essayons, fut le mot d’ordre. Le 14 janvier 1854, le plan fut accepté avec une annotation de la main du tsar « mais que ça ne sente pas la poudre », car il fallait convaincre la Chine de changer ses frontières au passage.

Quatre mois plus tard, Mouraviev embarqua sur un vapeur, l’Argoun, de l’autre côté du lac Baïkal. Il rejoint cinq barques, quatre voiliers, dix-huit chaloupes, treize barges, huit pontons et vingt-cinq radeaux. Cette flottille emporte avec elle quatre cents tonnes de ravitaillement, quatre canons, sept cent cinquante-quatre fantassins de ligne, six officiers, cent vingt cosaques ainsi que six artisans et quatorze musiciens.

Emmené par le vapeur, la flotte s’ébranla et remonta le fleuve Chilka pour rejoindre l’Amour sous les hourras des Russes et les regards ahuris des Chinois plus loin. Des rumeurs parlèrent de chaînes posées par l’empire céleste pour empêcher cette flotte surprise de passer… Mais quand ils arrivèrent à la frontière officielle (la jonction entre la Chilka et l’Amour), aucune chaîne en vue. Il fallut attendre trois semaines de navigation pour enfin apercevoir les premiers villages mandchous sur la rive droite du fleuve. A l’approche de la ville d’Aïgoun, Mouraviev envoya une estafette au gouverneur local. Le message était simple : nous ne faisons que passer, il n’y a aucun danger pour vous, nous voulons défendre nos possessions sur le Pacifique. Le gouverneur chinois n’y comprit rien, surtout qu’il n’avait reçu aucun ordre de Pékin à ce propos et il opposa donc son refus catégorique… Puis il vit arriver le cortège de navires remplit de troupes sur le pied de guerre. Il préféra donc temporiser.

Une délégation russe vint alors accoster pour discuter de la question de leur passage sur le fleuve. Le gouverneur chinois, paniqué, demanda que des tentures soient dressés en vitesse et qu’un millier d’hommes avec des bâtons peints en noir pour leur donner une apparence de lance et d’arcs qu’ils portaient à l’épaule se placèrent derrière. Autant dire que les Russes ne furent pas vraiment impressionnés par cette pseudo-démonstration de force. Surtout venant d’un pays qu’ils craignaient encore deux siècles plus tôt. Au final, le gouverneur chinois préféra voir partir cette armada encombrante plutôt de risquer un incident diplomatique et la flotte repartit.

La flottille arriva avec grand émoi à rejoindre le reste des forces russes au Kamtchatka à Petropavlovsk et commença ses préparatifs à grands coups de tranchées et autres fortifications. Mais à peine une semaine après leur arrivée, voilà que la flottille franco-anglaise était en vue. Trois frégates, une corvette, un brick et un vapeur portant deux mille hommes et cent quatre-vingt-dix canons. En face, malgré les renforts, les russes n’avaient à leur opposer que huit cents hommes (équipages, habitants et autochtones compris) ainsi que soixante et un canons dont vingt-sept se trouvaient dans les navires cachés dans la rade.

Durant dix jours, les deux factions s’affrontèrent dans un duel étrange auquel aucun n’était vraiment préparé et qui fera tout même cinq cents victimes. Au départ, les Anglais et Français commencèrent par pilonner le fort de Petropavlovsk. Mais la coordination entre alliés partit plutôt mal. L’amiral britannique Price, commandant en chef de l’escadre, mit soudainement fin à ses jours dans sa cabine, deux jours seulement après le début des hostilités. Les opérations furent interrompues, les officiers étaient désemparés, mais on lui trouva un remplaçant : l’amiral Février Despointes « un officier très âgé et handicapé » d’après le chroniquer anglais Ravenstein.
Les Anglais voulaient débarquer, l’amiral français hésite et les assauts terrestres échouent par deux fois à prendre le fort. On enterre les morts et l’escadre repartit, battue.

A l’Ouest, on souffla en apprenant la nouvelle. Le siège de Sébastopol avait commencé en Crimée et cela s’annonçait bien assez mal comme ça. Au moins, à l’Est, le front tenait.

Au printemps 1855, les Russes remettent le couvert et en grandes pompes. Sur deux kilomètres, une armada de cent-vingt-cinq embarcations remontèrent l’Amour pour venir ravitailler ce front lointain. Et les embarcations étaient plus massives, car cette fois le gouverneur avait fait amener des paysans sibériens avec leur bétail pour coloniser la région.

Et si les Russes s’étaient renforcés, les Anglais aussi. Et ils étaient un peu grognons, car cette fois, ce fut dix-sept vaisseaux de guerre, dont un seul Français, qui repartirent à l’assaut. La force de frappe était plus de deux fois supérieure à la précédente. L’objectif de cette flottille ? Anéantir les forces russes et laisser la main libre aux occidentaux sur la région.

Sauf que quand l’escadre de l’amiral Bruce arriva dans la baie : personne. Pas la moindre trace de vie. Le gouverneur général de la Sibérie avait fait évacuer la région en ayant prévu le retour en force des alliés. L’idée est au quitte ou double surtout qu’elle allait à l’encontre des ordres habituels.

Ainsi, quand l’amiral Bruce regarda la cité de Petropavlovsk depuis sa lunette, il n’aperçut qu’une chose : le drapeau américain dressé au-dessus d’un magasin comme un pied de nez aux anglais. Juste après, les Anglais firent incendier les bâtiments officiels et raser les fortifications de la ville. Puis, la flotte repartit pour chercher des Russes.

Ils ne trouvèrent que quatorze prisonniers. Le reste s’étant enfuit par l’estuaire du fleuve Amour en profitant du brouillard.

Le pari était risqué, mais il fonctionna et ainsi Mouraviev sauva l’est de la Sibérie et le fleuve Amour des assauts franco-anglais. La guerre en Crimée finit par être perdue par une Russie humiliée, mais qui avait tout de même réussi à conserver son arrière-campagne tout en gagnant même un peu de territoire par la suite.

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MessageSujet: Re: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptyMar 20 Aoû 2019 - 22:20

Je profite du fait que je viens de finir cette partie pour te féliciter.  Clap  Clap  Clap  

Transcrire l'Histoire de la Sibérie de cette façon ça ne doit pas être une mince affaire, et je me doute que tu as dû y passer du temps.

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Livre d'armée V8 : 8V/2N/3D

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Le lien vers mon second récit : la geste de Wilhelm Kruger tome 1
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MessageSujet: Re: L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas)   L'histoire de la Sibérie (parce que pourquoi pas) EmptyMar 27 Aoû 2019 - 14:30

C'est magique. Il n'y a pas de mots. A tomber amoureux de cette région lointaine et de son peuple si pittoresque. Et quelle narration. Même les passages narrés de vive-voix sont un plaisir à redécouvrir Love

Citation :
sinon je vais finir par vous mettre tout le livre

ben écoute, si la motivation est là Shifty
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